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Articles

Affichage des articles du janvier, 2025

Cave, par Thibaut Bracq

C’était comme une fatalité, je ne pouvais réprimer mon attrait pour cette cave, froide, densément sombre, cavité aux dimensions impossibles à mesurer, tant la lumière artificielle peinait à éclairer ses murs. A chaque fois, j’ouvrais la porte sur l’escalier en colimaçon et je descendais sans guide ni lampe torche vers un trou noir, astronomie inversée des pôles. Seules les flammes vives des cierges dérobés à l’église me permettaient d’affronter les marches grinçantes de l’escalier, invitant le voyageur timide que j’étais à sombrer. J’essayais de ne pas cramer mes habits du dimanche, à vouloir trop protéger les flammes de l’humidité. J’étais le seul enfant de ces repas en famille, et mes fringues ressemblaient à celles d’un empereur empaillé tout droit sorti d’un musée de Marionnettes. Je n’avais pas le droit de me salir, sinon c’était la débandade le soir à la maison, cris et retour de bâtons du roi père, sceptre et puissance de feu sur mes joues endolories. Pourquoi cette violence, ...

Agir, par Thibaut Bracq

Il pleut sur une matinée de janvier telle qu’on aimerait ne pas en vivre. Un air de Toussaint, de lendemain de fête des morts, quand même la promesse de la fête s’est éteinte, quand il ne reste plus que le deuil, le jour d’après l’enterrement, le jour d’après les fleurs et les condoléances, quand plus personne n’est là pour sauver la petite flamme vive en vous. Selim est un des rares à avoir bravé la bruine glacée qui tombe sur Dunkerque. Le ciel se confond avec la mer, une même teinte qui donne envie d’épouser sa couette. Il se réfugie dans le bar en bas de chez lui, posé sur la grève. Il se pose à la même place, stratégique, devant la baie vitrée, une vue plongeante sur l’horizon, aux premières loges pour observer les quelques clients du matin. Le serveur lui apporte un expresso avec un verre d’eau, il n’a même plus besoin de commander. Les habitudes sont tenaces. Ils se parlent peu, échangent de menues politesses. Dans la foulée, un jeune homme entre, l’allure détrempée, il dégag...

Il y a au loin un son qui se répète, par David Amblard

Il y a au loin un son qui se répète Une couleur qui revient Le sol est dure et blanc Quand t'es yeux s'ouvrent Ceux sont les rochers qui apparaissent et le cœur qui accélèrent Comment refaire le chemin inverse Revenir sur ses pas Cesse de répéter les maux Tu as déjà joué cette partie Lancé les dès sur la table des possibles Tu as arraché cette rose Pourquoi te plains tu de ne garder que les épines Souviens toi aussi de ses odeurs et de son parfum Rien n 'est comparable à l'horizon Tu peux regarder ce bleu et ce vert qui t'entoure Ta prison n 'est pas pire que celle de ceux qui t'entoure Tu l'as juste ignoré tout le temps Coupe cette main qui t'a enfermé Aiguise ta lame avec douceur  et frappe avec désespoir Ce son s'est transformé en vagues et ces rochers en amis

2 minutes, par Nathalie Leclère

2 minutes d’écriture sans réfléchir 2 minutes d’écriture dans l’absence de pensée Il a dit ça 2 minutes sans repos pour le stylo, mais le cerveau au repos J’ai entendu ça Remplir des lignes d’écriture, donner aux lignes la forme de mots Remplir la page de mots vides, vides de pensée mais toujours chargés de sens, le sens de l’absence de pensée Pour chaque mot un sens, parfois plusieurs Un mot peut-il surgir sans pensée, sans réflexion ? Par le simple pouvoir de la main Sans cerveau pour souffleur, sans cerveau pour maître, sans cerveau pour… dictateur 2 minutes d’écriture dans l’absence de contrôle 2 minutes d’écriture en roue libre Que raconte la main autonome ? La main affranchie du cerveau Je regarde la main qui écrit. Je vois les doigts bleus. La main dit le bleu. La main aujourd’hui dit le bleu, le travail de la teinture indigo mais pas toujours. Le stylo dans la main n’écrit pas seul. Le stylo dans la main n’écrit pas seul. Non, désolée. Le stylo dans...

Yeux, par Angèle Coste

Devant un bar. — On va à l’intérieur ? — Je préfère rester dehors. Au plateau, la lumière s’étend et se rallume. Les protagonistes sont installés à une table, on comprend que du temps s’est déroulé. — Tu n’enlèves pas tes lunettes de soleil ? — On est dehors non ? Même ellipse. — Tu ne joues pas le jeu. — Tu as vu mes yeux sur les photos. — Oui, mais c’est maintenant que je te rencontre, je veux pouvoir lire qui tu es, tes expressions. — On ne pourra pas faire marche arrière. — Tu remettras tes lunettes. — Tu m’auras vu. Même ellipse (ou pas, enchaînement possible). — Pardon, mais c’est quand même banal de montrer son visage en entier. Je ne comprends pas, t’as eu un accident ? Une grosse conjonctivite ? Ma sœur en a déjà eu, je suis habituée. Mon ex avait un léger strabisme, c’était adorable. Tu peux arrêter de te prendre pour le centre du monde maintenant. Je ne te demande pas de te mettre à poil non plus. D’ailleurs, tu comptes les garder si on fait l’amour ? Tu leur mets un petit c...

Qui était-il pour de vrai ?, par Anny Galopin

Qui était-il pour de vrai ? Son personnage flirte avec le mensonge et nous enveloppe dans un brouillard attirant. Son silence intérieur fait référence à un fantôme dont nous ne savons rien. Une disparition survenue dans son histoire, une disparition qui a créé un blocage de ses émotions. Quand il parle, il ne dit rien. Étonnement et incertitude. Elle, la femme imprenable et incorruptible de par ce qu’on savait d’elle, lit un article concernant l’homme auquel elle s’intéressait et s’attachait. C’était alors, pour elle, une aventure merveilleuse, un réveil de sa vie émotionnelle éteinte tristement. Un choc ! Qu’osait-on inventer ? Devait-elle s’arrêter à cette description de ce partenaire nouvellement apparu dans sa vie ? Une amie avait invité notre femme précédemment décrite. Elle la voit lire l’article du journal qui parle de l’homme, celui qui a su la faire s’intéresser à lui. Elle comprend vite que la révélation pourrait faire du dégât. D’un geste inconsidéré, elle lui arrache le jou...

Marchand d’illusion, par Lorraine Thomas

Il vendait ce que je rêvais de posséder : une vue claire sur mon passé. C’est ainsi qu’on me l’avait présenté. Qui était-il ? Que vendait-il qui puisse appartenir à mon passé ou du moins m’en rapprocher ? Je marchais d’un pas assuré et régulier sans regarder autour de moi, car ce n’était pas dans ce paysage que je cherchais une réponse. Certaines images appartenant à mon passé et d’autres encore inconnues se mêlaient dans ma tête sans former de cohérence. La dichotomie ressentie entre mon corps et mon esprit était à la fois plaisante et honteuse. On me le reprochait assez à l’école : « Tu es complètement ailleurs », « Mais tu rêves ? » C’est ainsi que je me dirigeais vers le marché du passé, qu’on m’avait indiqué être non loin d’un cimetière. À dire vrai, je ne me rappelle plus qui me l’avait indiqué ni dans quelles circonstances, mais à choisir entre le doute et la certitude, je choisis la force d’y croire. Je mourais d’envie de trouver, au marché du passé, ce qui me manquait. Il fall...

Neuneuil, par Sophie Bellamy

Sur le chemin qui séparait Raymond Verneuil de son domicile au travail, on pouvait compter trois cent quatre-vingt-quatre marches d’escalier si on passait par la rue Théodore, puis rue Colbert, en coupant l’avenue Monnet pour rejoindre enfin la place Zola. Ce parcours offrait de petites volées de marches successives qui permettaient à Raymond de passer à l’envie du printemps de Vivaldi au dernier tube pop couiné par le poste de sa cuisine, déjà engrangé dans sa vive mémoire musicale pendant qu’il mâchait consciencieusement ses deux énormes tartines : orange d’abricot, noires de myrtilles, rouges de fraises ou framboises, ou encore jaunes de miel, selon la saison. Portions de blé et de sucre accompagnées d’un immense bol de café qui constituaient, depuis des années, son sempiternel petit déjeuner. Malgré sa mise un peu fade et son côté parfois collet monté, Raymond aimait que les choses soient vives et colorées. Son intérieur débordait de tâches et de traces criardes jetées sur les murs...

A l'orée de l'âme, par Christelle Gallego

J’aime les cailloux et le pain, J’en laisse toujours sur mon chemin. Un jour qu’on n’en avait pas, Ni mon grand frère, ni moi, Il avait mis ses bottes et nous a dit : - C’est tout droit, par ici ! - Ah bon, nous sortons ? - Oui oui, vous avez bien compris ! Nous, on ne voulait pas, mais il a toujours dit : quand on veut, on peut. On est d’abord resté devant la porte, Puis il s’est fâché, et nous a laissés à l’orée de la forêt. Après un temps certain, mon frère a lâché ma main. J’ai couru sur le chemin, lui, était toujours là, assis sur un rocher perché en haut du cerisier. Y en a qui sont terrassés, six pieds sous ciment. Nous avons eu la vie sauve. Je sais où est sa chaumière et de quel bois il se chauffe. La cheminée y fume et le loup dort devant. À sa mort, on dira de lui : Il coupait bien du bois ; fabuleux jardinier, il trouvait toujours les cèpes le premier, Il bâtissait mieux que le plus fort des trois petits cochons. Peut-être même que Blanche-Neige dira : merc...

Le choeur, par Sabine Fazekas

Eh vous là-bas ! Là Là Là bas Vous vous vous avez vu Vous vous vous avez su Vous vous vous avez t oujours toujours toujours su Vous vous vous n'avez rien dit Vous vous vous n'avez jamais jamais jamais rien dit Vous avez tout suivi, de côté tout vu, de face tout su, sans rien dire. ! TABOU ! Mère indigne, avec grand-mère soumise Bouche cousue Frère et sœur complices Aux Rires aigüs Main mise sur la vérité par le grand-père qui protège son fils Tout-puissant de son essence similaire Celui qui a tout commencé et continue Eh vous ici-bas ! Ici Ici Ici bas Vous vous vous avez orchestré Vous vous vous avez harcelé Vous vous vous avez encore et encore répété Vous vous vous avez encore et encore violé Vous avez orchestré ce que, fils, vous avez vu de f...

Miroir, par Sabine Fazekas

Comme c'est bizarre ! Je n'arrive pas à m'y faire, Même si c'est jamais pareil ! Comment vous le dire ? Chaque jour, une partie de mon corps disparaît et ce n'est jamais la même. Hier, je me suis réveillée sans bras gauche Aujourd'hui, c'était ma jambe droite ; et j'avais récupéré mon bras gauche Au début, je ne sentais pas qu'il me manquait un membre C'est seulement quand j'ai commencé à me regarder dans le miroir que j'ai découvert que des parties de moi devenaient invisibles, puis réapparaissaient le lendemain. Je n'ai pas d'explication ! Au fil des années, le phénomène a pris de l'ampleur et je m'en amusais : D'un bras, d'une jambe, De 2 bras à 2 jambes, Un jour, une main Deux jours, ni pieds-ni tête Avec l'aide du miroir qui a grandi et qui confirme de plus en plus intensément l'absence de sensation ...même pas de picotement ! Je voy...

Une voix, par Martin Chabert

C omme c’est étrange, disait-elle, comme c’est étrange, je sais exactement ce que vous pouvez ressentir, je le sais exactement. Et ses paroles perlaient sur vous, vous traversaient comme un tissu. Accrochez-vous, vous disait-elle, accrochez-vous à moi par elles. Car où qu’elle aille, à qui qu’elle s’adresse, elle avait le pouvoir de vous y renvoyer. Elle était comme d’une autre espèce, se connaissant parfaitement. Les sombres corridors aux embouchures lointaines pour vous atteindre elle les empruntait, pour vous atteindre et se retrouver en vous profondément. Ai-je rêvé ou bien, pensais-je, ai-je rêvé ou bien dans la nuit, ce qui parle, c’est elle ? J’entends son souffle obstinément. Et ma peau tendue comme un tambour idiot s’en est ému. Un autre cœur qui bat en moi ? Au loin parfois des pierres roulaient dans un ravin, et tout au fond leur son disparaissant comme moi-même en moi, chevelure filant entre les doigts. ...

Lunettes de soleil, par Thibaut Bracq

Il arrivait toujours bronzé au lycée, lunettes de soleil, qu’importe le climat, lumière éclatante ou ciel rasant le bitume, c’était son style, tiré à quatre épingles, chemisette blanche aux boutons scellés, jean noir proche du corps, chaussures de villes élégantes. Dans la classe, personne n’était dupe de sa désinvolture, les trémolos de sa voix révélaient une pudeur ancrée, qu’il dissimulait à coups d’affirmations, de sons amplifiés, de postures viriles. Il nous lisait des poèmes, de longs et lancinants poèmes, dont il semblait seul s’émouvoir. Il attendait nos regards, scrutait nos joues empourprées pour débrider son enthousiasme. Personne ne bronchait, aucun œil ne cillait jamais, il restait seul avec son émotion, bien dissimulée derrière ses lunettes. Ça j’avais bien compris. Il s’en fallait de peu à chaque fois pour que ça dégénère. Personne n’était dupe de ses postures de mec, il ne savait pas rouler des mécaniques. Parfois, ses gestes perdaient de leur raideur, il avançait p...

Décollage, par Thibaut Bracq

J’ai pensé à toi à 8h55 ce matin. Il me semble que c’est l’horaire où tu as décollé. Si tout va bien, si les ailes de l’avion se sont bien déployées, si les réservoirs de kérosène ont bien été fermés, si les roues se sont correctement rétractées, tu dois être à 10.000 lieux de notre amitié. Tu m’avais sollicité pour ce voyage en d’étranges contrées. Tu as insisté, une fois, deux fois, trois fois. J’ai voulu te répondre chaque jour du mois dernier. Je m’y suis collé, je m’y suis essayé, le nez devant mon téléphone à regarder clignoter la petite barre qui annonce l’apparition probable d’une lettre, la formation d’un mot. En vain. Ton avion a décollé et tu t’éloignes du foyer de notre amitié. J’en éprouve un certain soulagement. Longtemps, j’ai apprécié ton intérêt prononcé à mon égard. Longtemps, je me suis senti flatté par tes sollicitations constantes, toi la perle d’enthousiasme, toi l’inénarrable joie de vivre qui intensifie la vie. Longtemps, tu as fait décoller l’im...