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Affichage des articles associés au libellé Thibaut Bracq

Cave, par Thibaut Bracq

C’était comme une fatalité, je ne pouvais réprimer mon attrait pour cette cave, froide, densément sombre, cavité aux dimensions impossibles à mesurer, tant la lumière artificielle peinait à éclairer ses murs. A chaque fois, j’ouvrais la porte sur l’escalier en colimaçon et je descendais sans guide ni lampe torche vers un trou noir, astronomie inversée des pôles. Seules les flammes vives des cierges dérobés à l’église me permettaient d’affronter les marches grinçantes de l’escalier, invitant le voyageur timide que j’étais à sombrer. J’essayais de ne pas cramer mes habits du dimanche, à vouloir trop protéger les flammes de l’humidité. J’étais le seul enfant de ces repas en famille, et mes fringues ressemblaient à celles d’un empereur empaillé tout droit sorti d’un musée de Marionnettes. Je n’avais pas le droit de me salir, sinon c’était la débandade le soir à la maison, cris et retour de bâtons du roi père, sceptre et puissance de feu sur mes joues endolories. Pourquoi cette violence, ...

Agir, par Thibaut Bracq

Il pleut sur une matinée de janvier telle qu’on aimerait ne pas en vivre. Un air de Toussaint, de lendemain de fête des morts, quand même la promesse de la fête s’est éteinte, quand il ne reste plus que le deuil, le jour d’après l’enterrement, le jour d’après les fleurs et les condoléances, quand plus personne n’est là pour sauver la petite flamme vive en vous. Selim est un des rares à avoir bravé la bruine glacée qui tombe sur Dunkerque. Le ciel se confond avec la mer, une même teinte qui donne envie d’épouser sa couette. Il se réfugie dans le bar en bas de chez lui, posé sur la grève. Il se pose à la même place, stratégique, devant la baie vitrée, une vue plongeante sur l’horizon, aux premières loges pour observer les quelques clients du matin. Le serveur lui apporte un expresso avec un verre d’eau, il n’a même plus besoin de commander. Les habitudes sont tenaces. Ils se parlent peu, échangent de menues politesses. Dans la foulée, un jeune homme entre, l’allure détrempée, il dégag...

Lunettes de soleil, par Thibaut Bracq

Il arrivait toujours bronzé au lycée, lunettes de soleil, qu’importe le climat, lumière éclatante ou ciel rasant le bitume, c’était son style, tiré à quatre épingles, chemisette blanche aux boutons scellés, jean noir proche du corps, chaussures de villes élégantes. Dans la classe, personne n’était dupe de sa désinvolture, les trémolos de sa voix révélaient une pudeur ancrée, qu’il dissimulait à coups d’affirmations, de sons amplifiés, de postures viriles. Il nous lisait des poèmes, de longs et lancinants poèmes, dont il semblait seul s’émouvoir. Il attendait nos regards, scrutait nos joues empourprées pour débrider son enthousiasme. Personne ne bronchait, aucun œil ne cillait jamais, il restait seul avec son émotion, bien dissimulée derrière ses lunettes. Ça j’avais bien compris. Il s’en fallait de peu à chaque fois pour que ça dégénère. Personne n’était dupe de ses postures de mec, il ne savait pas rouler des mécaniques. Parfois, ses gestes perdaient de leur raideur, il avançait p...

Décollage, par Thibaut Bracq

J’ai pensé à toi à 8h55 ce matin. Il me semble que c’est l’horaire où tu as décollé. Si tout va bien, si les ailes de l’avion se sont bien déployées, si les réservoirs de kérosène ont bien été fermés, si les roues se sont correctement rétractées, tu dois être à 10.000 lieux de notre amitié. Tu m’avais sollicité pour ce voyage en d’étranges contrées. Tu as insisté, une fois, deux fois, trois fois. J’ai voulu te répondre chaque jour du mois dernier. Je m’y suis collé, je m’y suis essayé, le nez devant mon téléphone à regarder clignoter la petite barre qui annonce l’apparition probable d’une lettre, la formation d’un mot. En vain. Ton avion a décollé et tu t’éloignes du foyer de notre amitié. J’en éprouve un certain soulagement. Longtemps, j’ai apprécié ton intérêt prononcé à mon égard. Longtemps, je me suis senti flatté par tes sollicitations constantes, toi la perle d’enthousiasme, toi l’inénarrable joie de vivre qui intensifie la vie. Longtemps, tu as fait décoller l’im...