LA CONTEUSE FAIT IRRUPTION, TRÈS EN COLÈRE.
Oh la la les enfants, arrêtez de vous disputer ! Ça va pas la tête !!
Et toi Inès tu sais bien que c’est interdit de sauter sur le lit ! Tiens ça y est, bien joué, tu as cassé deux lattes, tant pis pour toi tu dormiras par terre ce soir !
Rose et Dorothée, qu’est-ce que vous lui voulez à ce lapin ? Lâchez-moi cet après-shampoing, rincez immédiatement Lapinou, séchez-le. Non pas pieds nus, j’ai dit, vous voulez vous électrocuter ou quoi ?
Vladimir, c’est pas possible, encore toi, qu’est-ce que tu fais avec ce parapluie ouvert debout sur le rebord de la fenêtre ? Ah tu veux faire du parachute ? Non pas aujourd’hui, il pleut trop. Demain si tu es sage. On verra.
Allez, venez on va faire les devoirs de vacances..
Quoi, qu’est-ce que j’entends ? « Oh non pas aujourd’hui les devoirs de vacances ! » ?
Bon si vous les faites pas, il va vous arriver ce qui est arrivé au Prince Nigaud…
Qu’est-ce que tu dis Inès, que le Prince Nigaud il faisait pas de devoirs de vacances, qu’il était autodidacte ?
C’est bien ma grande, autodidacte... Tu as du vocabulaire… Mais tu sais ça a quand même été très compliqué pour le Prince Nigaud, alors que vous avez la chance d’être scolarisés.. Surtout vous, Inès, Rose et Dorothée… Vous savez qu’il y a plein de pays où les filles ne vont pas à l’école ?
Non Vladimir on dit pas « C’est trop du bol ». C’est pas du tout « trop du bal » de ne pas être scolarisé. « Pourquoi » Dorothée ? C’est trop long, je vous expliquerai un autre jour pourquoi… Oui exactement, Inès, c’est l’histoire de Malala. Celle de Ruby Bridge et celle de Rosa Parks aussi... Et celle de plein d’autres filles.
Mais aujourd’hui on va parler du Prince Nigaud.
Comment « C’est pas une histoire vraie », Vladimir ? Tu crois pas que je vais m’amuser à vous mentir. D’ailleurs cette histoire, c’est ma grand-mère qui me l’a rapportée et elle avait connu personnellement la famille du Prince Nigaud. Elle était même allée deux fois prendre le thé au château.
Allez, installez-vous tous en cercle au coin de la cheminée. Ah c’est un oxymore Inès ? C’est vrai, tu as raison, mais cesse de m’interrompre. Pas trop près, du feu, surtout toi, Dorothée, avec ta doudoune.. Allez, maintenant vous faites les rois du silence sinon je me tais….
Bon, ça va, on peut commencer.
Il était une fois dans un très beau château un roi et une reine très bons, très beaux, très riches, aimés de tout leur peuple.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ce n’est que le roi et la reine se désolaient de n’avoir point d’enfants.
La reine avait à sa naissance eu pour marraine une fée très savante et forte en Médecine la fée Maïeutica
Le roi et la reine allèrent donc lui demander conseil.
Après leur avoir posé quelques questions, Maïeutica déclara que selon elle il n’existait pas de problème majeur. Le roi et la reine étaient simplement jeunes et inexpérimentés. Il leur fallait une méthode.
Elle les envoya consulter le dieu Asclépios (bravo Inès, c’est bien Esculape en latin) et neuf mois plus tard (Ah oui, me dis-tu Rose, chez les éléphants c’est vingt-deux mois ? Tu l’as lu dans le Petit Quotidien ?) la reine mit au monde un magnifique garçon.
Comment on fait les enfants ? Oh c’est très compliqué, Vladimir, tu peux demander à tes parents. Non non, Dorothée, on peut pas quand on est petit, c’est juste quand on est grand. Avec Vladimir tu peux pas.
Mais arrêtez de m’interrompre sinon on ne va jamais y arriver
Comme la tradition l’exigeait, le nouveau-né reçut le prénom de son grand-père, Socrate.
Une grande fête fut donnée en l’honneur de son baptême. Elle dura huit jours et huit nuits. Oui tu as raison Vladimir, c’est hyper long mais si tu pouvais éviter de dire « pétard » à tout bout de champ ça serait mieux
Les mets les plus exquis furent servis aux convives. Imaginez le buffet ! Des mini pizzas, des carambars, des malabars, des smarties et des mac cheeses géants Oui, oui, Dorothée, des cornets de frites aussi !! Oui, un par personne !
Les meilleurs musiciens du royaume jouèrent non-stop pendant huit jours l’hymne national, la Socratique.
Ce fut l’erreur fatale. La fée Carabosse (oui, Rose, celle de la Belle au Bois Dormant, je ne vois pas où est le problème) qui n’avait pas été invitée, et n’avait pu dormir débarqua, en fureur, drapée dans sa cape noire, et agitant ses doigts crochus (n’aie pas peur, Dorothée, elle n’est pas là pour de vrai, viens sur mes genoux, ma chérie) et jeta un sort au mignon petit Prince :
« Abracadabra, s’écria-t-elle d’une voix terrifiante, cet enfant sera si sot qu’il ne pourra régner, on le surnommera Nigaud, votre dynastie s’éteindra, le peuple prendra le pouvoir et on vous coupera la tête, ah, ah, ah ! »
Puis, alors que l’assistance frémissait d’horreur elle s’envola, son chat Lucifer sur l’épaule. (Ne pleure pas, Dorothée, allez, bisou, descends de mes genoux si tu préfères)
Bon, je continue !
Le roi et la reine constatèrent rapidement chez celui qu’ils persistèrent dans les débuts à appeler Socrate un fort retard de langage et des comportements inadaptés.
Ils embauchèrent les meilleures orthophonistes et les professeurs les plus compétents du royaume.
Hélas, rien n’y fit.
Socrate était sot
Très sot.
Vraiment sot.
Son occupation préférée était de capturer les fourmis avec sa canne à pêche.
Ses parents durent se résoudre à l’appeler Nigaud, jugeant sagement qu’un nom aussi lourd à porter que celui de Socrate ne pourrait que lui nuire.
Pour ne pas le peiner ils lui donnèrent quand même le surnom de Nico (ouiii, Rose, N.I.C.O comme Oncle Nico, qui d’ailleurs…)
Même les plus sots des employés du château se cachaient pour rire de lui derrière les rideaux. Lorsqu’il sortait se promener dans le royaume, tout le monde s’esclaffait Ah voilà Nico le Nigaud ! Comment ça va Nico le Nigaud ? Et l’écho répondait Nigaud, Nigaud, Nigaud...
À l’adolescence fut bien pire. Le Prince Nigaud ne sortait plus de sa chambre, restant seul avec son téléphone et n’aérant jamais la pièce (non on dit pas « Et alors, c’est normal » Vladimir, c’est dégoûtant).
Le roi et la reine consultèrent à nouveau la fée Maïeutica qui conseilla le mariage.
Les trois plus belles princesses du royaume furent conviées à prendre le thé.
Avec la première, il s’embroncha dans le tapis et se fit une grosse bosse.
À la seconde il baisa le nez au lieu de baiser la main.
À la troisième il récita un compliment mais en le commençant par la fin.
Ses parents se désintéressèrent alors totalement de lui.
Un jour il décida d’en finir. Nulle part au monde il ne pouvait être aussi malheureux que dans ce maudit château. Et il partit à l’aventure.
Il marcha, marcha, marcha...
Tant et si bien qu’il se perdit (eh bien, non, Rose il n’avait pas son téléphone).
Il s’assit et se mit à pleurer, pleurer, pleurer….
Tant et si bien que ses larmes formèrent un lac miroitant scintillant de mille feux.
Soudain une lumière plus brillante que les autres apparut au fond du lac.
Une lumière, ou plutôt deux lumières, celle des grands yeux ronds de la chouette de la déesse Athéna, connue pour son intelligence et son immense savoir.
« Que t’arrive-t-il O Nico le Nigaud ? » dit la chouette qui l’avait reconnu à son air hébété
« On me dit sot et je n’arrive à rien, je n’ai pas fait d’études, n’ai pas de conversation et aucune princesse n’a voulu m’épouser. »
« Ce sont des imbéciles, rétorqua la chouette. Moi je vois dans tes yeux comme une étincelle. »
« C’est vrai, reprit Nigaud, parfois se bousculent dans mon crâne des mots et des idées de bonne qualité, mais c’est dans le désordre. On se moque de moi lorsque je les exprime. »
« Viens lui dit la chouette, prends ces trois herbes et tout va s’arranger. Ce sont les herbes de la connaissance qui poussent dans mon potager »
Fumer une de ces herbes suffit à connaître, nommer et comprendre le monde.
Dieu à ce jour n’a pas fait grand-chose de mieux.
Mais attention, ne les gaspille pas, tout excès est dangereux pour la santé.
À mon avis trois jours suffisent à une éducation complète. Je n’ai jamais compris pourquoi les programmes scolaires étaient aussi chargés.
Recentre-toi sur trois axes :
Observe d’abord le ciel, les astres, les étoiles
Dirige ensuite ton regard sur la mer, les océans, les terres qu’ils encerclent
Intéresse-toi pour finir à la vie végétale et animale
Tu peux jeter aussi un coup d’œil sur les humains mais je ne suis pas certaine que ça en vaille la peine.
Le Prince Nigaud établit donc un programme de trois jours.
Le premier jour, il fuma la première herbe et en fut enchanté.
Il observa le firmament, la lune, les étoiles, et au petit matin le lever du soleil. Il les connut, les nomma, les comprit dans leur complexité et leur diversité, saisissant notamment d’où venait la lumière, les mois et les marées. Il devint très savant.
Le deuxième jour il fuma la deuxième herbe et en fut également enchanté regrettant de ne pas avoir connu plus tôt ces herbes merveilleuses.
Il avait le premier jour constaté qu’il y a des eaux d’en haut, concentrées dans les nuages et des eaux d’en bas qui constituent les océans, les mers, les fleuves, les rivières. Il visita toutes ces eaux d’en bas sur le dos d’une tortue magique que lui avait présentée la chouette. Il les connut, les nomma, les comprit dans leur diversité et leur complexité et devint très savant. La tortue qui était à la fois volante et amphibie lui fit également visiter les terres.
Il constata qu’elles formaient comme une boule ronde mais, ayant précédemment visité le ciel, les océans les trouva étriquées. Comme elles étaient au programme il ne fit pas d’impasse et connut également les terres, les nomma, les comprit dans leur diversité et leur complexité devenant par là même de plus en plus savant.
Le troisième jour, ayant fumé la troisième herbe, toujours chevauchant la tortue géante il explora les végétaux terrestres et marins ; Il vit des palmiers, des baobabs, des cerisiers, des figuiers, des mûriers, des eucalyptus, des primevères, des rosiers, et des roseaux, des tournesols, des belles de jour et des belles de nuit. Ils évitèrent le pommier où nichait un serpent ; La tortue lui apprit qu’il y a également une herbe dans la mer qui se nomme plancton ; Il s’en étonna mais le goûta, le trouvant fort salé. À la connaissance de la tortue il n’y avait pas de végétaux dans le ciel, ils n’y allèrent point bien qu’elle n’en fût pas sûre. La tortue lui montra aussi les animaux marins et terrestres ; Bien que les pêcheurs et les chasseurs en aient tué beaucoup il en restait pas mal. Il se promit de revenir.
Il consulta son programme et réalisa qu’il lui restait à connaître les oiseaux. Mais il avait fumé les trois herbes.. La tortue qui n’était plus très jeune était fatiguée. Ils allèrent trouver l’aigle royal ; Or celui-ci venait de se faire mal à la patte. La chouette avait trop de travail mais lui conseilla d’aller dans la forêt profonde où résidait une bergère nommée Flora et vivaient de nombreux oiseaux. Qui plus est Flora avait elle aussi dans son potager de l’herbe et ils pourraient fumer ensemble.
La forêt était épineuse. Il lui fallut une journée pour parvenir à la clairière et à la maison de Flora.
« Qui êtes-vous beau prince ? Moi je m’appelle Flora. »
« Nico est mon nom » dit Nigaud, ce qui n’était qu’un demi-mensonge.
« Que votre œil est tendre, doux et pétille d’intelligence » s’extasia Flora !
Nigaud était en train de découvrir l’amour dont avait oublié de parler la chouette plus intéressée par les livres. Il fit part à Flora de toutes ses découvertes, lui montra et nomma les étoiles, le ciel, le firmament. Flora lui fit découvrir de nouveaux ruisseaux, de nouvelles cascades, des violettes cachées sous les taillis.
Ils fumèrent ensemble l’herbe du potager, s’endormirent sur un lit de mousse et au matin la bergeronnette les maria pour toujours. Une pie en habit fut leur témoin, Un chœur de tourterelles amoureuses et de merles siffleurs entonna la marche nuptiale de Félix Mendelssohn (oui Vladimir, le même qu’au mariage d’Augustin à l’Île de Ré l’été dernier)
Alors le Prince Nigaud décida qu’il était temps de rentrer au château dire une fois pour toutes à ses parents leurs quatre vérités.
Ils firent halte sur le chemin à la mairie pour une modification de l’état civil. Il n’était plus question pour le Prince de s’appeler Nigaud mais Flora trouvait le nom de Socrate vieillot. Tous deux optèrent pour Jean-Pierre.
Sur le chemin du retour ils rencontrèrent Carabosse. Flora lui cracha des fleurs d’églantier au visage. Elle périt sur-le-champ asphyxiée et Lucifer aussi.
Arrivé au château Le Prince Jean-Pierre tança ses parents : « Mon père, ma mère n’avez-vous point ouï de la psychanalyse ? » Puis il tua son père. Sa mère voulait l’épouser mais il la répudia tout en haut d’un donjon où elle finit ses jours.
Voilà, les enfants, j’ai fini.
Super, il ne pleut plus.
Pour répondre à ta question, Inès, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé par la suite parce qu’après la mort du vieux roi ma grand-mère a perdu le contact avec la famille régnante.
Le bruit courait dans le village que la nuit la vieille reine descendait du donjon pour cracher des vipères dans le lit des jeunes mariés.
Ça n’est pas impossible car le couple a fini par se séparer après avoir eu toutefois le temps de vivre très heureux et avoir beaucoup d’enfants. « Combien ? » Rose ? Je ne sais pas exactement. Mais sûrement beaucoup, plus de dix en tout cas, m’a-t-on dit
Et là se termine mon histoire.
Venez, mettez vos bottes, on va pouvoir sortir chasser les escargots.
Oui, Vladimir, ils ont vraiment divorcé, comme tes parents, mais tu sais bien c’est pas grave, tous deux t’aiment encore même s’ils ne s’aiment plus…
Ah, Inès tu me demandes où est allée Flora ?
Eh bien la reine Flora rejoignit la forêt après la mise en place d’une garde alternée…
Oui, je sais, Vladimir, exactement pareil…
Vous voyez bien les enfants, c’est une histoire vraie, pas un conte...
LES ENFANTS SORTENT. LA CONTEUSE, EN APARTÉ AU PUBLIC :
De vous à moi… Est-ce une histoire vraie ? Nul ne le sait très bien. Mais celui qui la prendrait pour la vérité serait assurément moins dans l’erreur que celui qui la prendrait pour une simple fable.
textes issus d'ateliers d'écriture animés par Martin Chabert