À la lisière d’une forêt, il y avait un village. On l’appelait le village aux yeux verts et aux chevelures noires. Y vivait une petite fille tout à fait singulière. Son nom : Océane. Ses yeux à elle brillaient d’un bleu clair limpide et posaient la question de ses origines.
Sa mère, qui portait en elle la promesse d’un bébé à venir, avait la réputation de raconter des histoires à tous les villageois. Mais les yeux d’Océane n’avaient jamais fait l’objet d’une seule ligne. Ce soir-là, comme souvent, la petite refusa de se laver. Sa mère, sachant sa fille curieuse, usa alors d’un stratagème : « Ne te baigne surtout pas dans la grande bassine en bois… lui dit-elle. Elle est ensorcelée. »
La nuit fut sans sommeil. Au petit matin, ne tenant plus en place, la fillette plongea son visage dans la grande bassine. Sous la surface, elle écarquilla les yeux et, prise de frayeur, s’enfuit sous ses draps. Mais le lendemain, à nouveau, la curiosité l’emporta. À la nuit tombée, armée de son masque et de son tuba, elle plongea. C’est alors que l’eau la happa tout entière. Elle atterrit alors au milieu d’un monde vaste et silencieux.
LA BULLE
La petite fille était au cœur d’un royaume très grand et très spacieux. Elle était nue, recroquevillée, et, les jambes flageolantes, tenta de se lever. Elle fit un tour sur elle-même, quelque peu instable, et regarda autour d’elle. Son royaume était vide. Le bruit, blanc. Les murs, transparents.
Jusqu’à ce que, non loin de là, elle entendit le clapotis de petits pas. De petites notes qui descendent et résonnent, des sons qui se cognent. D’une petite lumière blanche, une silhouette se distingua. Celle-ci lui dit alors : « Approche », comme si elle la connaissait déjà. La petite fille s’avança au bord du précipice, la silhouette faisant face à la sienne. Elle semblait lui ressembler. La silhouette pencha la tête vers le sol. La petite fille suivit son regard, il y avait là un tissu bleu. « Enfile-le, sinon tu ne pourras pas sauter », lui dit la silhouette.
Elle se couvrit alors du drap et se transforma en une toute petite goutte d’eau. Une goutte qui coule. Une goutte qui pleut. Une goutte qui traverse le sol transparent du royaume, jusqu’à tomber sur terre.
Désormais sur le sable, face aux étoiles, la petite fille aux yeux bleus regarda à sa droite celle qui lui ressemblait. Ses traits étaient similaires aux siens, mais elle était plus petite. Elle portait une armure, ses cheveux étaient blancs, ses joues rondes. « Moi, c’est Mayari, et toi, qui es-tu ? », lui dit l’enfant à l’armure.
La petite fille aux yeux bleus fut alors prise d’un regard vide. Elle lui répondit qu’elle ne le savait pas, qu’elle avait oublié. Mayari lui dit alors qu’elle était sûrement née du bleu. Son père bleu foncé et sa mère blanche avaient formé ensemble la couleur de ses yeux.
Il était une fois deux petites filles allongées sur le sable, Mayari et la princesse sans nom.
« Il existe ici une grande loi, dit Mayari à la petite fille. Pour remplir ton royaume et connaître ainsi ton nom, il te faut t’adresser à ce qu’il y a de plus grand et ce qu’il y a de plus petit : au ciel et aux fourmis. Si tu m’aides à trouver un prince, je pourrai te guider. »
Celle qui avait oublié son nom esquissa un sourire léger. « Tu es trop jeune pour épouser un prince », lui dit-elle. « Je dois sauver un prince fait d’argile sèche qui meurt dans le désert, murmura Mayari en s’efforçant de sourire en retour. On m’a dit que le jour où je le sauverai, je grandirai et mon armure se brisera. Mais mon pied est de pierre… seule je ne peux pas traverser le désert. »
La princesse aux yeux bleus marqua un temps pour la regarder. Le pied droit de Mayari était pétrifié. La princesse se leva et lui tendit la main pour l’aider à se relever. C’est ainsi que les deux petites filles poursuivirent ensemble leur quête, à la recherche d’un prince d’argile et d’une fourmilière.
LA REINE ARGENTÉE
Une colline rigide, mille couloirs irisés, telle était la demeure de la Reine Argentée. Elle tenait d’une main de fer le peuple le plus ancien de la terre. On ne comptait plus ses sujets. Ils étaient des centaines, des milliers. On disait qu’elle était la reine la plus servie du monde entier.
À l’entrée de leur demeure se dressait un sablier. À chaque sortie, le temps était compté. Tic, tic, tic. Si la minute était dépassée, le corps était calciné. Ce jour-là, un bruit retentissant fit trembler le sol du palais, si soudainement que le peuple en fut affolé. Était-ce Ami, l’esprit du vent qui venait encore frapper ? Chuchotaient les couloirs irisés.
La reine s’élança jusqu’à l’entrée de son dôme, dont elle franchit le seuil. Tic, tic, tic. Deux petites filles, bien plus grandes qu’elle, se tenaient là devant elle. La première, au pied de pierre, lui dit qu’elle cherchait un prince à sauver. « Ici, pas de prince. En revanche, du danger. Je ne peux pas t’aider », répondit la reine. Tic, tic, tic. La seconde dit qu’elle avait un royaume à construire. La reine lui répondit : « Si tu travailles pour moi, je te donnerai un morceau de mon palais. Mais ensuite, tu devras t’adresser à plus grand que moi. » Tic, tic, tic. Le temps était compté. Elle continua : « À quelques pas d’ici gît un cadavre. Le sablier ne nous permet pas de nous rendre jusque-là. Apportez-le-moi. »
La Reine Argentée recula dans son dôme. Tic. Le temps était écoulé.
Les deux petites, intriguées, s’exécutèrent. Elles n’avaient toutefois jamais vu de cadavre et craignaient le pire. Le corps serait-il plein de sang ? Dépecé ? Moisi ? se demandait Mayari. La princesse lui caressa légèrement le dos pour la rassurer. Mayari, qui avait du mal à marcher, en profita pour s’appuyer.
Ensemble, elles arrivèrent au lieu indiqué. « Je ne vois rien », dit la Princesse sans nom. « Là, sous ton pied ! » s’exclama Mayari. La princesse leva le pied et trouva un coléoptère écrasé. « Tu l’as tué ! » s’exclama Mayari. « C’est le cadavre que nous devons apporter à la reine », répondit la princesse.
La Reine Argentée fut très reconnaissante à la vue du coléoptère. « Temps écoulé, corps brûlé », répétait-elle en boucle. Les milliers de sujets inclinèrent la tête pour remercier les petites filles qui étaient plus grandes que la reine. La dépouille pourrait nourrir leur royaume tout entier pendant plusieurs semaines.
La reine demanda aux deux petites filles quel était leur nom. L’une se présenta comme étant Mayari, mais l’autre ne savait toujours pas répondre. La reine lui attribua alors un surnom, Amane, inspiré de ses yeux couleur de pluie. Puis la reine se retira et s’enfouit sous la terre pour, disait-elle : « Éviter les horreurs de la vie. »
LE GARDIEN DES SABLES
Le sol était sec. Les petites filles avaient soif. Elles avançaient, un morceau de fourmilière à la main. À chaque pas, l’horizon semblait s’éloigner, devenant un monde distordu sans fin ni précipice. Les petites filles avaient peur.
Le désert résonnait de secrets qu’elles entendaient comme des murmures au pied des rochers, sous le sable et dans le crissement des cailloux sous leurs pieds. Ces secrets révélaient l’existence d’un monstre nommé Ami. On le disait sans visage, le corps hérissé de lames tranchantes. C’était un être capable de soulever le ciel et la terre, d’abattre des palais, d’engloutir des royaumes.
« Je ne crois pas aux rumeurs du désert », disait Amane.
Soudainement, Mayari tourna la tête. Un bruit de faufilement sec, quelque chose avait bougé. Mayari s’approcha d’un rocher. Juste derrière se trouvaient quelques animaux du désert. « Vous vous cachez de nous ? » demanda Mayari. Peut-être avaient-ils ouï dire de l’histoire du coléoptère. « Du tout », répondirent les animaux.
« Savez-vous où se trouve le prince d’argile ? » demanda alors Mayari. Un petit lézard s’avança vers la petite fille. Il se présenta comme le gardien du désert. « Tu es Mayari, n’est-ce pas ? Je reconnais ton armure, lui dit-il. Le soleil te cherche, va le voir, il saura te guider. » Mayari acquiesça.
« Et toi, qui es-tu ? Que viens-tu chercher ? » demanda le lézard en se retournant vers la seconde petite fille. Elle répondit : « On me surnomme Amane, mon royaume est vide, je cherche à le construire. » Le petit lézard gardien des sables lui dit alors : « Si tu prends soin de moi, j’habiterai ton royaume. » Amane accepta et le lézard répéta : « Tu devras désormais t’adresser à plus grand que moi. »
Subitement, le sol se mit à trembler. Un courant d’air qui passait sous la terre, un terrible séisme, Ami. Amane déploya sa cape bleue pour abriter ses compagnons du vent furieux.
Le vent soufflait. Amane, Mayari et le gardien des sables résistaient.
LA MONTAGNE ET LE CIEL
Quand le calme revint au crépuscule, Mayari pleura, car il était trop tard, le soleil était parti. Elle pleurait d’avoir manqué de temps. Elle pleurait de n’avoir pu interroger le soleil qui la cherchait. Elle pleurait de n’avoir pu sauver de prince.
De ses larmes jaillit un énorme courant, qui se transforma en marée déferlante. Celle-ci les emporta loin, si loin qu’ils arrivèrent, exténués, au pied d’une montagne. Amane prit Mayari dans ses bras ; ses larmes séchèrent alors. Toute l’eau s’évapora. Le gardien des sables dit qu’il n’avait jamais vu de pareilles vagues.
Le gardien des sables, Amane et Mayari sur son dos quittèrent alors la chaleur du désert pour un froid intense. Ils grimpèrent la montagne, gravirent des sommets, espérant s’adresser au ciel et peut-être, à l’aube, voir enfin le soleil.
Arrivée tout en haut, tout en haut du monde, Amane était impatiente de pouvoir enfin s’adresser à ce qu’il y a de plus grand. « Ciel, j’ai parcouru tout ce chemin pour m’adresser à vous », dit-elle.
Mais lorsque le Ciel parla, sa voix n’était qu’un grondement incalculable, une langue étrangère. Amane pensa qu’elle devait alors se présenter pour que le Ciel puisse lui répondre. « Ciel, je suis la princesse sans nom, mais on me surnomme Amane. J’ai dans une main un petit morceau de fourmilière, un petit gardien de sable et Mayari m’accompagne. Dis-moi comment remplir mon royaume et connaître mon nom ? »
Le Ciel répondit, encore inaudible. La colère submergea alors la fillette. Subitement, elle se retourna contre Mayari : « C’est ta faute ! Nous sommes ici pour rien ! Tu m’as menti pour que je t’aide à traverser le désert ! »
À mesure qu’Amane hurlait, elle perdait les traits de son visage. Le tonnerre grondait. À mesure que la colère se dissipait, Mayari s’enfermait. Le tonnerre grondait. Le visage d’Amane s’effaçait. Mayari se pétrifiait.
C’est alors qu’Ami s’abattit sur la montagne, emportant tout sur son passage. Le monde se détruisait. Mayari n’était plus que sculpture. Amane n’avait plus ni royaume ni visage.
AMI
La tornade les emporta comme le reste et sépara les deux petites princesses, définitivement. Amane enfila sa cape et redevint eau, se fondant dans le vent. La force des rafales frappa Mayari, brisant la statue qu’elle était devenue. Des débris de pierre tournoyant dans le ciel, une lumière pure et ronde s’éleva. En lune, Mayari se transforma.
Amane, fluide comme la pluie, se déversa sur la terre pour former une étendue aussi grande que le ciel. En océan, Amane se transforma.
Le morceau de fourmilière se métamorphosa en rochers solides, et le petit lézard des sables en un majestueux poisson. Le visage du monstre Ami apparut alors, adouci.
L’océan caressa le sol asséché du désert. De la terre et des arbres nouveaux surgit un prince nommé Maka, façonné d’argile. Il remercia la lune et l’océan de l’avoir sauvé et d’avoir amené l’équilibre. Maka était le prince mourant que Mayari avait tant cherché, celui qu’elle venait de sauver en guidant sa sœur jusqu’ici. Quant à Amane, les poissons, les algues et les rochers comblèrent enfin son royaume tant désiré.
LA BASSINE
De la bassine de bois, Océane releva la tête, enleva son masque et reprit sa respiration. La magie s’était dissipée, mais dans l’eau tiède du bain pataugeait une petite fille qui lui ressemblait. Elle riait, les bulles entre ses doigts. Ses joues étaient rondes et ses cheveux, blancs.
Océane prit tendrement le bébé dans ses bras. Elle regarda sa chevelure et pensa à ses propres yeux. Elle savait désormais qu’elle était d’origine étrangère. Le bleu du ciel était son père, même si, dans son monde, il parlait une autre langue qu’elle.
Elle se rapprocha alors de l’oreille de sa petite sœur et murmura son nom : Lunaya.