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Eluan et la Mer Veilleuse, par Juliette Pjie

Une graine dorée. Dorée comme le blé.
Elle est tombée de la poche d’une grande personne.
Grande personne qui s’agite
Au milieu d’autres grandes personnes qui aussi s’agitent.
Grande personne qui s’agite sans voir
Sans voir que la graine est tombée.
Mais elle est tombée de sa poche.
L’enfant a vu la graine dorée
La graine tombée de la poche.
Il a vu la graine par terre
Au milieu des grandes personnes qui s’agitent.
Il se faufile entre les grandes personnes.
Grandes personnes qui s’agitent sans le voir.
Sans voir que l’enfant prend la graine.
La graine dorée. Dorée comme le blé.
L’enfant prend la graine et la mange.
La graine est avalée par l’enfant
Au milieu des grandes personnes qui s’agitent
Sans voir que la graine est avalée.
Mais pourquoi ?



Dans un village de pêcheurs, Eluan tête-en-lune s’ennuyait. Qu’est-ce qu’il s’ennuyait ! Tous les jours, son père Erwan le robuste et ses 3 grands frères partaient à la pêche sur l’eau merveilleuse.
Tous les soirs, ils revenaient joyeux et acclamés de tous et toutes, pour les énormes poissons brillants comme des joyaux qu’ils avaient pêchés. Des requins volants longs comme trois hommes, des sardines filantes étincelantes comme des étoiles, des crabes géants à couleur d’or… Ces trésors marins faisaient briller les yeux de l’enfant !
Eluan tête-en-lune savait bien qu’il était trop jeune pour partir à la pêche. Mais jouer avec sa petite sœur Laouena petite-malice, il en avait assez. Construire des bateaux en papier qui coulaient à la première petite vague, il en avait assez. Il rêvait d’aventures en eau merveilleuse. Il rêvait de pêches miraculeuses qui le transformeraient aux yeux de tous et toutes. D’Eluan tête-en-lune, il se voyait devenir Eluan cœur-vaillant !
Un soir, il demanda à son père, Erwann le robuste : « Papa, je peux venir à la pêche avec vous demain ? »
Mais celui-ci rit et dit : « Eluan tête-en-lune, tu n’es qu’un enfant, à quoi serviras-tu sur un bateau ? Sais-tu dérouler des filets ou border une voile ? »
Et Eluan, honteux, baissa la tête, car il ne savait ni dérouler des filets ni border une voile. Il savait seulement construire des bateaux en papier qui coulaient à la première petite vague.
Erwann le robuste continua : « D’ailleurs Eluan, as-tu rangé les amarres de la barque comme je te l’avais demandé ce matin ? »
Mais non, Eluan tête-en-lune n’avait pas rangé les amarres de la barque de son père, trop occupé qu’il était à rêver de poissons magiques avec ses bateaux en papier. Il baissa la tête à nouveau, ne sachant que répondre.
Sa mère, voyant son trouble, lui dit avec douceur : « Tu sais, Eluan, lorsqu’on avale une graine dorée trop tôt, des arbres poussent dans le dos. »
Énervé de ne pas comprendre les grandes paroles des grandes personnes, Eluan tête-en-lune sortit de la maison comme une tempête. Il courut vers la falaise, pour voir l’eau merveilleuse. C’est toujours là qu’il courait, quand il avait l’impression que les grandes personnes ne le comprenaient pas.
Eluan tête-en-lune regarda le ciel, le soleil couchant et l’eau merveilleuse. L’eau merveilleuse qu’il avait comme voisine sans jamais pouvoir lui rendre visite. Il la regarda avec le mélange de défiance et de désespoir propre aux enfants qui rêvent grand, et il hurla : « Moi aussi, je veux un bateau pour partir vite et loin ! »
Les mouettes dans le ciel lui répondirent en écho : « Et loin, et loin, et loin ! »
Eluan, pensant qu’on l’appelait dans les airs, répéta : « Oui, c’est moi Eluan, et je veux un bateau pour partir vite et loin ! »
« Et loin, et loin, et loin ! » chantèrent les mouettes.
« C’est moi Eluan oui, qui veut un bateau pour partir vite et loin ! »
« Et loin, et loin, et loin ! » reprirent les mouettes en chœur une troisième fois.
Il était là, à dialoguer avec les mouettes dans un étrange malentendu, quand un scintillement sur l’eau attira son regard. Ça alors ! Un bateau en papier ! Mais pas un petit, comme ceux qu’il construisait pour ses jeux. Non, un bateau en papier pile à sa taille, large comme un dauphin et haut comme un petit sapin. Le bateau s’avança jusqu’à la falaise où il se trouvait.
« C’est quoi ce bateau à voile en papier ? » s’écria-t-il tout haut.
Le bateau répondit : « Tu m’as appelé par trois fois, je suis donc venu. »
« Qui me dit que tu n’es pas un piège ? »
« C’est à toi de le décider. Si tu ne veux pas de moi, je disparaîtrai comme je serai venu ! »
Ni une, ni deux, Eluan tête-en-lune sauta dans le bateau. Comment résister ? L’envie était trop grande de partir enfin explorer l’eau merveilleuse !
« Où va-t-on ? » demanda Eluan au bateau en papier.
« Qui va à Ouessant, voit son sang.
Qui va à Belle-île, devient débile.
Qui va à Groix, trouve la loi.
Qui va à Houat, la richesse miroite.
Qui va à Hoedic, comprend la logique.
Où préfères-tu aller ? »
Eluan ne comprit pas tout ce que le bateau lui dit, mais il voulait pas voir son sang, il en était sûr, et il ne voulait pas non plus devenir débile, oh ça non. Il choisit d’aller à Groix. Trouver la loi, ça sonne bien, ça sonne grand. N’est-ce pas ?
Le bateau lui répondit : « Ton désir est ma boussole, Eluan tête-en-lune. Cap sur Groix ! »

Un énorme serpent d’eau aux nageoires argentées faisait des rondes dans le port quand Eluan arriva à l’île de Groix, au petit matin.
« Petit marin, connais-tu déjà la loi ? » dit le serpent
« Non, je viens la trouver à Groix ! »
« La loi c’est moi : ton bateau, tu ne peux pas l’accoster là ! Le ponton des bateaux en papier, c’est en face. Mais il n’est accessible qu’entre midi et minuit. »
« Mais pourquoi ? »
« C’est la loi. Et il faut le rentrer dans le port en marche arrière. »
« Mais pourquoi ? »
« C’est la loi. Et il faut repartir après avoir fait un tour dans le sens des aiguilles d’une montre. »
« Mais pourquoi ? »
« C’est la loi, c’est comme ça, si la loi n’existait pas les poissons seraient dans les airs et les oiseaux dans les eaux. »
« C’est rigolo, des poissons dans les airs et des oiseaux dans les eaux ! Quelle chose étrange et ennuyeuse que la loi, ça ne m’intéresse pas. »
Déçu par ce qu’il avait trouvé à Groix, Eluan tête-en-lune demanda à son bateau d’aller à Houat.
La richesse qui miroite, ça sonne bien, ça sonne grand. N’est-ce pas ?
Le bateau lui répondit : « Ton désir est ma boussole, Eluan tête-en-lune. Cap sur Houat ! »

Un majestueux dragon doré était perché sur le phare du port quand Eluan arriva à Houat, sur les coups de midi.
« Petit marin, as-tu déjà en toi la richesse qui miroite ? » dit le dragon.
« Non, je viens la trouver à Houat ! »
« Tu es au bon endroit ! Regarde comme je brille de tout cet or, tout cet or qui te rendrait si heureux ! »
« Comment faire pour avoir tout cet or comme toi ? » demanda Eluan tête-en-lune.
« Je peux te donner autant d’écailles d’or que tu le souhaites. En échange, je te demanderai simplement, pour chaque écaille, un rêve d’enfant. »
Hypnotisé, Eluan tête-en-lune tendit la main vers les écailles d’or et en arracha autant qu’il le pouvait dans sa main gauche. De sa main droite, il donna au dragon autant de rêves d’enfants qui veillaient dans sa tête : la pêche miraculeuse aux sardines filantes qui volent dans les airs, les aventures jusqu’aux terres enchantées où les crabes poussaient aux arbres pour qu’on les cueille comme des poires, les maisons de coquillages où vivent de très vieilles dames biscornues aux cheveux d’algue…
Il se sentit alors à la fois très lourd et très vide. Vide de rêves et lourd d’or. Lourdeur qu’il sentit encore plus de retour sur le bateau en papier, qui commença à s’enfoncer dans l’eau merveilleuse.
« Que se passe-t-il ? » demanda Eluan à son bateau.
« La richesse, c’est très lourd à porter… regarde comme ça nous fait couler ! » répondit le bateau.
« Sais-tu au moins où aller avec cet or ? »
« Je ne sais pas, j’ai oublié… tous mes rêves se sont envolés ! Dragon, je ne veux plus de ton or, rends-moi mes rêves ! »
« Comme tu le voudras, petit marin », dit le dragon et il rendit ses rêves à l’enfant tout en reprenant ses écailles.
« C’est bien mieux comme ça ! Quelle chose dangereuse et triste que la richesse qui miroite, ça ne m’intéresse pas. »
Déçu par ce qu’il avait trouvé à Houat, Eluan tête-en-lune demanda à son bateau d’aller à Hoedic.
Comprendre la logique, ça sonne bien, ça sonne grand. N’est-ce pas ?
Le bateau lui répondit : « Ton désir est ma boussole, Eluan tête-en-lune. Cap sur Hoedic ! »

Un immense sphinx en bronze trônait au milieu du quai quand Eluan arriva à Hoedic alors que le soleil entamait sa fin de course jusqu’à l’horizon.
« Petit marin, comprends-tu déjà la logique ? » dit le sphinx.
« Non, je viens la trouver à Hoedic ! »
« C’est magnifique, tu as en face de toi le sphinx de la logique arithmétique ! Commençons dès à présent la leçon : si tu pêches douze gros poissons et que tu en donnes quatre à ton père, deux à ta tante et que tu en manges un, combien peux-tu en vendre au marché ? »
« Cela dépend, est-ce que ce sont des sardines filantes, des requins volants, ou d’autres types de poissons ? » demanda Eluan tête-en-lune.
« Ce sont des poissons, le reste n’a pas d’importance ! »
« Ah si, c’est très important ! »
« Peux-tu me dire pourquoi, petit marin ? »
« Les sardines filantes, elles se multiplient en étincelles si tu les mets dans le noir, donc ça fait plus de sardines. Alors que requins volants, si tu les pends la tête en bas ils crachent des crabes géants, donc ça fait des crabes en plus. Par contre, attention de pas mettre les requins volants à côté d’une cheminée, sinon ils s’envolent et il y en aura plus du tout. Mais s’ils ont craché les crabes géants avant… »
Le sphinx le coupa, agacé : « Tu connais beaucoup de choses, mais imaginons que ce sont des poissons ordinaires, pour notre problème arithmétique. »
« Mais ça n’existe pas les poissons ordinaires, c’est pas logique ! » insista Eluan.
« C’est toi qui ne comprends rien à la logique, petit marin. Mais je peux te l’enseigner, si tu es prêt à oublier les sardines filantes et les requins volants pour te concentrer sur l’important. Si tu n’es pas prêt pour ça, tu trouveras la réponse que tu cherches dans ton bateau. »
« Si on doit oublier le magique pour être logique, non merci ! Quelle chose agaçante et ridicule que la logique, ça ne m’intéresse pas. »
Déçu par ce qu’il avait trouvé à Hoedic, Eluan tête-en-lune retourna sur son bateau mais sans savoir où continuer sa quête. Tout ce qui sonnait bien, ce qui sonnait grand, lui semblait maintenant terriblement insignifiant. Tout son voyage lui semblait terriblement insignifiant. Tout, sauf ce bateau en papier large comme un dauphin et haut comme un petit sapin.
Se rappelant des dernières paroles du sphinx, l’enfant demanda : « Bateau, quel est ton nom ? »
« Je suis née sans nom mais on m’appelle Veilleuse », répondit le bateau.
« Veilleuse, comme l’eau merveilleuse ? »
« Veilleuse comme la mer qui veille sur les enfants qui veulent partir vite et loin. Je suis la Mer Veilleuse. »
Eluan tête-en-lune pensa à sa mère. Mère qui le surveillait du coin de l’œil quand il jouait avec ses bateaux en papier. Mère qui écoutait ses histoires d’aventures avec les poissons magiques.
Mère qui veillait à ce qu’il s’endorme toujours avec des étoiles filantes dans les yeux comme des sardines. Mère veilleuse qui lui avait dit cette phrase mystérieuse avant qu’il ne s’enfuie avant la nuit.
Eluan tête-en-lune comprenait enfin ce que sa mère avait voulu dire. Il se sentait à la fois plus grand et plus enfant qu’il ne l’avait jamais été.
« Mer Veilleuse, fini les îles de grandes personnes, ramène-moi chez moi ! Chez moi où je peux jouer sans loi étrange. Chez moi où je peux rêver sans le poids de la richesse. Chez moi où je peux imaginer sans devoir suivre la logique. »
Le bateau reprit le large sur l’eau merveilleuse, et le lendemain matin ils étaient de retour à la falaise où Eluan tête-en-lune l’avait appelé, un jour et deux nuits plus tôt.
Quel ne fut pas le soulagement de ses parents qui le cherchaient partout depuis sa disparition !
Eluan leur raconta son voyage par Groix, Houat et Hoedic. Son père, très impressionné par cette aventure en eau merveilleuse, proposa à son fils de l’accompagner à la pêche dès le lendemain.
« Tu deviendras Eluan graine-de-pêcheur ! » lui promit-il.
Mais l’enfant lui rétorqua : « Non merci, je préfère rester Eluan tête-en-lune, le monde des grands attendra bien encore un peu. »
Et il repartit jouer avec ses bateaux de papier qui coulaient à la première petite vague, c’est vrai, mais qui le faisaient rêver.
Et le bateau, la Mer Veilleuse, vous vous demandez peut-être ce qu’elle est devenue ? Elle a disparu sur l’eau merveilleuse en attendant d’être appelée pour veiller sur un autre enfant. Un autre enfant qui veut partir vite et loin.



« Un enfant comme moi ! » s’exclame ma petite-fille Aria.
« C’est vrai que la Mer Veilleuse pourrait venir te rendre visite… », je lui réponds.
« Mais y’a pas la mer ici, tu penses qu’elle peut aussi venir par la rivière si je l’appelle ? »
« Je suis sûre qu’elle sait aussi naviguer sur les rivières, car c’est un bateau qui trouve toujours les enfants qui l’appellent ! »
Les yeux d’Aria scintillent d’un éclat doré et son sourire rayonne comme le soleil du soir dans les branches d’un olivier.
« En attendant qu’elle vienne, on peut construire des bateaux en papier comme Eluan tête-en-lune ? Tu sais comment faire, mamie ? »
Et nous voilà toutes deux reparties dans notre monde magique de poussière de rivière.