1 – ARBRES EN FLEURS
La forêt est ahurie.
Allie est debout. Pieds nus. Les bras ouverts au milieu des arbres. Sa bouche est serrée et ses poings sont fermés.
Allie est une enfant.
Enfant de la forêt,
c'est ici qu'elle vit, au milieu des arbres en fleurs.
À ses côtés, il y a le Diable.
Diable, c’est le nom de son arbre. Son arbre à elle. L'arbre dans lequel elle joue, dort et rêve toutes les nuits avec son frère.
Abel.
Mais aujourd’hui,
Abel a disparu.
Il a disparu dans la nuit
pendant que le Diable dormait
et que les yeux d’Allie se reposaient.
— Il n'est jamais parti
avant aujourd'hui, murmure-t-elle.
Où est-il ?
La forêt est ahurie.
Les arbres en fleurs se recroquevillent.
Personne n'ose regarder Allie.
Elle continue, dans son murmure.
— Abel
Où es-tu, Abel ?
— Où es-tu, Abel ? répètent les arbres sans se relever.
Silence, le vent passe.
Allie pousse un cri.
Les branches tremblent.
— Laissez ! Laissez-moi passer !
Il doit être perdu !
Perdu ailleurs. Dans une autre forêt.
Les branches tremblent.
Allie hurle.
Allie la furie.
— Je vais le chercher !
Laissez-moi passer !
Elle hurle si fort que les arbres, tous les arbres en fleurs se rassemblent,
se poussent, se poussent
et se serrent d'un même côté de la forêt.
De ses mains,
de ses pieds,
Allie grimpe sur Diable
et s'assoit dans son creux.
Les racines transpercent doucement la terre et quittent le sol.
Elles avancent
et prennent le chemin libéré par la forêt.
« Diable, en route », dit Allie.
Les arbres en fleurs se relèvent et la regardent partir.
2 – ARBRES CHAUDS
Après des jours et des nuits, Allie et Diable entrent dans une nouvelle forêt.
La forêt aux arbres chauds.
Diable,
ses feuilles se sont asséchées
et ses branches se sont durcies.
Allie,
ses cheveux ont bouclé
et son nez a légèrement poussé.
— J'ai soif, dit-elle.
Mes yeux, le soleil les brûle, je ne vois rien.
Abel…
Où es-tu, Abel ?
— Où es-tu, Abel ? répètent les arbres chauds.
Allie se tourne vers eux en se frottant les yeux.
Ils sont identiques.
Grands, secs,
leurs feuilles grincent, leurs branches craquent,
et ils toussent. Ils toussent de leur grande bouche qui s’ouvre dans leur tronc.
Ces bouches dégagent un vent très chaud qui décoiffe Allie et la rend étourdie.
Le Diable tousse, lui aussi.
— Tu ne vas pas t’y mettre ! gronde Allie.
Elle lève la tête, et de sa grande voix, s’adresse à la forêt.
— Je cherche Abel.
Mon frère.
Il est perdu depuis des jours et des nuits.
Les arbres toussent.
Le vent est chaud.
Les branches craquent.
Allie continue.
— Abel,
c'est facile de le reconnaître, il a
une larme sur la joue.
Les arbres se redressent, toussent un bon coup et répondent.
— Oui
Abel
Abel la belle larme
Oui, nous l'avons vu !
Nous l’avons vu il y a…
Il y a…
Nous ne savons plus.
Allie tape du pied et secoue la tête.
— Vous l’avez vu ? Vous lui avez parlé ?
Où est-il allé ?
Montrez-moi le chemin et vite !
— Tu peux l'appeler, proposent les arbres.
Le vent portera ta voix.
De sa voix, Abel te répondra.
Et le vent reviendra vers toi.
Allie plisse les yeux et serre les poings.
— Abel ne parle pas.
Les arbres toussent.
— Mais il court ! continue Allie.
Il court vite.
Matin et soir depuis toujours.
Quand il court,
il me prend la main
et me montre le chemin.
Le vent est chaud.
Allie murmure.
— Il doit rentrer à la maison.
Courir encore avec moi.
S’il n’y a plus Abel,
Il n’y a plus Allie.
— Allie, répondent les arbres.
Allie la furie.
Nous avons entendu parler de toi.
Ta voix, ton allure et tes grands coups d’éclat.
Tout ce que nous pouvons te dire, c’est qu’Abel, oui, est passé par là. De sa larme, il a tenté de nous hydrater, de nous apaiser. Mais c’était une trop petite quantité.
Allie rugit.
Ses dents sortent.
Ses ongles aussi.
— On ne touche pas à Abel ! Pas à sa larme !
S’il n'a plus de larme, il n’est plus Abel !
Silence.
Diable avance une branche, lui caresse le bras.
Allie recule d’un pas.
— Doucement, Allie, murmure-t-il. Doucement.
Les arbres reprennent.
— Notre maison à nous, elle chauffe.
Chauffe depuis toujours.
Toi, tu ne connais que les arbres en fleurs.
Ils vivent sereinement et t’apportent le bonheur.
Ici, c’est différent. Nous devons parler doucement, éviter les déplacements. La moindre branche qui se lève nous fait tousser et soupirer.
Nous avons besoin d’aide, Allie. Besoin d’être soignés.
Allie observe les feuilles qui grincent et les branches qui craquent.
Elle se tourne vers Diable qui lui dit :
— Patience, Allie. Patience.
Alors, doucement, Allie s’avance au milieu de la forêt.
Elle se place en dessous du soleil et s’allonge sur la terre sèche.
Les arbres chauds, un par un, la rejoignent et la recouvrent.
Au contact de sa peau, de son souffle frais, ils se détendent, s'apaisent et s’endorment.
Les bouches sourient, se ferment. Ne toussent plus.
…
— Pssst
Psssst
Au milieu de la nuit et des arbres endormis, Allie ouvre les yeux.
L’arbre chaud le plus proche de son oreille lui dit :
— Abel
il est passé par là.
Si tu pars maintenant, tu le rattraperas.
Doucement, Allie se lève et rejoint Diable qui dormait sur le côté.
Elle le secoue, s’assoit dans son creux et tous deux empruntent le chemin indiqué.
— Diable, qu’il fait chaud, murmure Allie.
3 – ARBRES ROUX
Après des jours et des nuits, Allie et Diable entrent dans une nouvelle forêt.
La forêt aux arbres roux.
Diable,
ses feuilles sont d’un rouge orangé
et quelques-unes commencent à tomber.
Allie,
sur ses bras, de nouveaux grains de beauté.
— J’ai sommeil, dit-elle.
Il fait presque nuit, je ne vois rien.
Abel…
Où es-tu, Abel ?
— Où es-tu, Abel ? répètent les arbres roux.
Allie se tourne vers eux.
Leurs branches dansent dans le vent. Certains se dandinent. D’autres sautent sur place. Ils se présentent petit à petit, leur voix est une mélodie.
— Arbre farceur…
— Arbre moqueur…
— Enchanteur !
— Séducteur !
— Batailleur.
— Danseur…
Ils se dandinent. Et leurs feuilles tombent.
— Je cherche Abel, dit Allie.
Mon frère.
C'est facile de le reconnaître il a
une larme sur la joue.
L’arbre farceur répond :
— Oui
Abel
Abel la belle larme
— Oui, nous l'avons vu ! continue le moqueur.
Nous l’avons vu il y a…
Il y a…
— Nous ne savons plus, dit le danseur.
Silence.
Les arbres continuent.
— Tu peux l'appeler.
Oui, le vent portera ta voix et…
— Abel ne parle pas ! crie Allie.
L’arbre moqueur retient un rire.
— Mais… Il regarde ! continue Allie. Il me regarde.
Et dans ses yeux, ce sont toutes les histoires du monde qu’il
m’offre.
J'ai appris à parler dans les yeux d’Abel.
L'arbre enchanteur lui répond.
— Allie.
Allie la magie.
Nous avons entendu parler de toi.
Tout ce que nous pouvons te dire c’est que oui Abel est passé par
là.
Et l’arbre farceur l’a tellement fait rire que sa petite larme a coulé
de plaisir.
Les poings serrés et, de ses deux pieds, Allie écrase les feuilles
tombées.
— Doucement Allie, murmure Diable.
Les arbres roux continuent, d’une seule et même voix.
— Si tu veux retrouver ton frère,
répond correctement à ce mystère :
Tu as lu des milliers d’histoires dans les yeux d’Abel.
Mais parmi elles, laquelle est la plus belle ?
Allie se frotte le menton, lève un doigt et répond :
— Celle du cochon ! Oui, le cochon jaune qui aime la boue mais qui
reste prisonnier dans du goudron !
Pas de réponse.
— Non ! Je sais ! Celle du garçon ! Le petit garçon qui aime les
garçons, qui se blesse au genou et mange tous les jours du ragoût !
Silence.
— Rien d’autre ? Tu es sûre ? demandent les arbres roux.
Allie.
Sa lèvre tremble.
Ses yeux dans le vide.
— Non, rien d’autre, dit-elle.
Si ce n’est parfois le silence, des chansons ou ses rêves. Il me
raconte ses rêves, oui. De grandes images de mondes qui
n’existent pas. Un monde sans forêt, loin de la maison. Comme
des grands jardins, ou des endroits que ses yeux appellent des
champs, des collines et des lacs. Des endroits du rêve. Tous les
rêves d’Abel.
Le vent passe.
Quelques feuilles tombent.
— Bonne réponse, murmurent les arbres roux.
Allie relève la tête.
La forêt lui sourit.
L’arbre danseur, le plus petit, saute sur le côté.
Un chemin est dégagé.
— Prends cette route, Allie.
Il est passé par là.
Si tu pars maintenant, tu le rattraperas.
Allie s’assoit au creux de son arbre et tous deux empruntent le chemin
indiqué.
— Diable, que c’était drôle, murmure Allie.
4 – ARBRES BLANCS
Le voyage dure depuis un petit moment. Alors, vous vous en doutez,
maintenant :
Après des jours et des nuits, Allie et Diable entrent dans une nouvelle
forêt.
La forêt aux arbres blancs.
Diable a perdu ses feuilles.
Ses branches sont recouvertes de coton.
Allie,
Ses jambes se sont allongées.
Et sa voix a véritablement changé.
— J'ai froid j'ai faim ici tout est blanc je ne comprends rien.
Abel,
où es-tu, Abel ?
Silence dans la forêt.
Allie observe les arbres blancs.
Immobiles. Indifférents.
— Je cherche Abel mon frère il a
une larme
sur la joue.
Les arbres indifférents.
Allie hurle.
— Où est mon frère !
Ma maison !
Silence.
Diable allonge une branche,
la pose sur son épaule.
— Patience, Allie, murmure-t-il. Patience.
…
Pendant des heures, des jours ou des nuits,
Allie reste là.
Debout. Pieds nus. Les bras ouverts au milieu des arbres. Sa bouche
apaisée et ses mains écartées.
Allie,
Enfant de la forêt.
Les cotons blancs tombent,
tombent dans ses yeux.
Elle secoue ses cheveux.
Le vent passe.
Les nuages s’en vont.
Patience, Allie.
Le ciel apparaît.
Elle lève la tête. La lève si haut, si haut elle se tord le cou.
Et là-haut,
Tout là-haut,
Au-dessus des arbres blancs,
Au sommet de l’arbre le plus haut,
elle voit
un animal.
Des pattes, comme ses bras, des poils, comme ses cheveux.
Le coton ne tombe pas sur lui.
De là-haut, Animal lui dit :
— J'ai entendu parler de toi, Allie.
Allie la malice.
Avec tes cheveux courts
Tes tâches de grande rousseur
Tes bras et tes genoux qui ont connu toutes les blessures de la
forêt.
— Que vois-tu de là-haut, Animal ? demande Allie.
— Je vois au-delà de tout. Au-delà des forêts.
Tous les mondes qu’on imagine inconnus ou secrets.
Oui
L'enfant et sa larme
Je l'ai vu
Je l'ai vu il y a…
Je ne sais plus.
Abel la belle larme.
Une larme qui coulait, coulait, coulait le long des chemins
Le long des champs
Des sentiers.
La belle larme qui a réveillé
Dit-on
Les tournesols endormis au soleil.
La belle larme qui a créé
Des ruisseaux, des fleuves et des rivières.
La belle larme prête à se jeter dans la mer.
La belle larme qui a sauvé les agneaux.
Les agneaux abandonnés
Ceux que l'on aperçoit
En haut de la colline
La plus grande des collines
Si grande
Qu'importe où l'on se trouve
On la voit et à son sommet
Il y a l'ombre des agneaux.
On entend leurs cris de douleur qui résonnent
Résonnent à chaque heure.
C'est le clocher de l'univers
Les agneaux qui crient, qui gémissent, perdus sans leur mère.
Mais depuis qu'Abel est passé par là, de sa belle larme,
Les agneaux ont pu boire
Enfin
Boire une goutte d’eau.
Les cris se sont atténués
Et la colline est bien plus apaisée.
Silence.
Allie
Allie ahurie.
— Abel est sorti de la forêt ?
Animal regarde au loin.
— D'autres maisons existent, Allie.
— Qui l’a enlevé ? demande-t-elle. Comment s’est-il perdu ?
Réponds-moi ! Toi qui vois tout, qui as tout vu !
Animal,
le regard toujours au loin.
— Il ne s’est pas perdu, Allie. Il est parti.
Et s'il est parti
C'est peut-être
Qu'il ne voulait pas revenir.
Allie furie.
Elle court et secoue les arbres endormis. Le coton qui tombe. De sa
grande bouche, de ses grandes dents, elle mord, elle mord les troncs
des arbres indifférents. C’est un cri dans la poitrine, les dents qui
saignent et les ongles qui s’agrandissent.
— Allie ! Arrête Allie ! lui crie le Diable.
Allie se jette sur son arbre et le secoue, le secoue dans tous les sens.
Mais elle est trop grande maintenant Allie.
Diable tremble, ses branches se plient.
Allie la furie tombe.
Tombe par terre. Tête la première.
Les mains pleines de coton.
Les genoux aussi. Elle ne se relève pas.
— Allie ? murmure Diable.
Elle reste là.
— Allie...
Allie ses yeux tout près du sol. Et devant les yeux d'Allie, un cours d'eau.
Un minuscule petit cours d'eau.
Elle y trempe un doigt.
Murmure.
— Des larmes
Abel
Ses larmes
Allie s’aidant de ses bras de ses genoux,
suit le cours d’eau.
S'éloigne de Diable.
S'éloigne des arbres et d'Animal.
À mesure qu'elle remonte le cours d'eau, son corps remonte lui aussi.
Elle est droite, ses jambes ont encore poussé, son nez, ses bras, ses
cheveux, tout s'est allongé, sa peau a bronzé.
Elle court maintenant Allie, à côté de cette eau, devenue ruisseau, puis
rivière et presque oui presque un fleuve à présent.
Elle traverse les arbres, le vent la laisse passer
Le coton disparaît
Ses pieds retrouvent la terre
Les herbes, les hautes herbes
Le soleil réapparaît, une lumière qui lui fait plisser les yeux. Elle n'arrête
pas sa course. La chaleur revient, elle rit maintenant Allie, elle rit en
remontant le fleuve. Elle rit quand les derniers arbres la saluent et lui
font un clin d'œil.
Les derniers arbres oui.
Les tous derniers.
Allie, sortie de la forêt.
Elle s'arrête. Ne se retourne pas.
Face à elle, une image qu'elle a vue cent fois dans les yeux de son frère.
Un paysage de grande vallée. Des collines et des champs.
Son souffle à Allie. L'air dans sa gorge et de ses yeux, quelques gouttes
du courant d’eau. Des gouttes du fleuve sortent de ses yeux.
Des larmes.
Identiques à celle de son frère. Des larmes par milliers qui rafraîchissent
ses joues face au soleil.
Au loin, en bas de la colline. Il y a quelqu'un. Un garçon. Il fait sa taille.
Des cheveux, des bras et des jambes qui ont poussé comme les siens.
Le garçon la regarde. Le soleil rit dans son coin. La sœur dévale la
colline pendant que le frère la remonte. Dans la course, des fleurs
s'envolent du dos d'Allie, des feuilles qui grincent, des branches qui
craquent, un rire moqueur danseur et même
quelques morceaux de coton.
Ils volent dans les airs et Allie est encore plus légère.
La course se termine. Elle se retrouve face à lui.
— Abel, je t'aurais reconnu entre mille.
Abel la regarde. Ses sourcils sont plus épais, son menton est plus gonflé
mais ses yeux, eux, n'ont pas changé.
Ses joues.
Sa larme a disparu.
Il sourit.
Pose une main sur l’épaule de sa sœur.
Et comme quand ils étaient enfants, il y a de ça, bien longtemps, Allie
s’apprête à lire l'histoire dans les yeux d'Abel.
Mais Abel,
Abel la belle larme,
dans un sourire,
ouvre les lèvres.
Sa voix qui sort.
— Ma sœur, murmure-t-il.
Allie sourit.
— Mon frère, murmure-t-elle.
Et d’une seule et même voix,
le frère, la sœur,
ensemble :
— Tu n'as pas idée de ce que j'ai vu.
textes issus d'ateliers d'écriture animés par Martin Chabert